Vote

35

Le format MXP4 de Musinaut ouvre une quatrième dimension à la musique

  • 11-09-2008
  • Par Christophe Lagane

En développant un nouveau format de fichier musical qui multiplie les styles musicaux à partir d'une seule et même chanson, Musinaut vient d'inventer une nouvelle forme de création musicale. Laquelle pourrait bien séduire aussi bien les artistes que les mélomanes en passant par toute l'industrie de la distribution.

Un clic sur le bouton de lecture, la musique démarre. Un clic sur l’une des options de la liste, le morceau change instantanément de style musical tout en poursuivant la partition. On passe du funky clinquant au jazz swinguant. Un autre clic est c’est un rock bluesy qui surgit des enceintes. Pourtant, il s’agit du même morceau musical, enregistré (ou non) par le même artiste, qui enchaîne les genres sans rupture d’écoute. A chaque style, on a l’impression de découvrir une nouvelle chanson tout en se sentant en terrain connu. Une écoute aussi surprenante qu’inhabituelle !

Ce mode de lecture par genre musicaux est l’un des nombreux atouts du MXP4, un nouveau format de fichier musical développé par la jeune entreprise Musinaut créée en juin 2006 par Philippe Ulrich (producteur de musique et de jeu vidéo, co-fondateur de Cryo, notamment), Sylvain Huet (développeur et co-fondateur de Cryo) et Gilles Babinet (serial entrepreneur dont Musiwave revendu 139 millions de dollars en janvier 2006). Musinaut a levé 6,5 millions de dollars en mars 2007 auprès de deux fonds de capital-risque français, Sofinnova Partners et Ventech. Un deuxième tour de table est à l’ordre du jour pour développer la diffusion des produits.

Mais pourquoi s’investir dans le développement musical à l’heure où les formats de fichiers s’accumulent (souvent sans interopérabilité possible) et que l’industrie du disque ne cesse d’accuser le piratage en ligne pour justifier la chute de ses revenus ? C’est d’abord une histoire de passion pour la musique. « Après avoir revendu Musiwave, Gilles Babinet voulait continuer dans la musique », raconte Philippe Ulrich, « je suis sorti du jeu vidéo en produisant Chambre avec vue d’Henri Salvador et Sylvain Huet travaillait déjà sur un nouveau format de fichier. Nous avions le contenu, la technologie et la vision entrepreneuriale. » Il n'en fallait pas plus aux visionnaires pour se lancer.

Une vision susceptible de répondre aux besoins d’une industrie qui ne parvient pas à sortir de la crise provoquée par l’arrivée du réseau mondial. « Il s’agit d’offrir une plate-forme ouverte et standard répondant aux besoins de l’industrie d’utiliser des formats multiples (original, remix, radio, sonneries téléphone, etc.) », explique Thomas Decieux, vice-président et responsable des ventes. « C’est aussi un moyen de rapprocher l’artiste de son auditeur, de créer une sorte d’intimité entre les deux », insiste Philippe Ulrich qui évoque les moments exceptionnels passés avec Henri Salvador à l’écouter interpréter ses chansons au piano. Des moments « magiques et émouvants » que Philippe Ulrich est aujourd’hui heureux de pouvoir mettre à disposition des mélomanes.

En pratique, un fichier MXP4 intègre les séquences enregistrées en studio mais non retenues au mixage final du titre musical. « On considère qu’une chanson est un univers de création. MXP4 réunit en un seul fichier les objets de création du titre », résume Philippe Ulrich. Des objets, ou séquences musicale copiées sous forme de « briques » sur une « grille », qui, extirpées par l’algorithme développé par Musinaut, créent une infinité de couleurs et de styles musicaux et qui fait qu’une écoute en boucle d’un même titre ne diffuse jamais le même morceau (à l’échelle du temps humain du moins). Une forme d’écoute imprédictible qui permettrait d’animer toute une soirée avec un seul titre dans la chaîne stéréo, selon ses créateurs. « A partir de six pistes, on peut obtenir 1 million d’écoutes différentes », illustre Philippe Ulrich.

Concrètement, l’offre de Musinaut se divise en deux produits : le MXP4 Creator et le MXP4 Player. Le premier permet à l’artiste de choisir ce qu’il va mettre dans son fichier MXP4 et la façon dont celui-ci sera accessible (choix des genres, de la durée, des images, insertion de paroles ou de partition, voire de message textuel et même de vidéo, etc.) à travers un choix de « skins ». Le logiciel est commercialisé 349 euros. Mais, dans le but de promouvoir sa technologie, Musinaut offre le Creator en téléchargement jusqu’à la fin de l’année. Les artistes pourront ensuite envoyer leurs fichiers MXP4 à Musinaut qui les mettra en ligne leur offrant ainsi une visibilité sur le Net. « L’artiste reste le créateur de la richesse du contenu », insiste Philippe Ulrich.

Le Player est un tableau de bord multi-plateformes Windows, Mac (et même Linux) mais aussi Symbian et Windows Mobile afin de couvrir le plus grand nombre de vecteurs de diffusion de la musique. Les morceaux peuvent alors être écoutés en local (après téléchargement) ou en streaming, au choix du modèle économique choisi par le diffuseur, le producteur ou l’artiste. MXP4 n’est donc pas un fichier de compression comme le MP3 mais un conteneur de séquences. Du coup, le poids du fichier s’en ressent et peut allègrement dépasser les 100 Mo. « Avec le haut débit, ce n’est plus un problème », soutient Thomas Decieux.

Le MXP4 détient également des qualités dynamiques. Il est possible de lui associer des profils d’utilisation qui, selon la situation, déclencheront un mode musical prédéterminé. Un mode « jogging » pour une version rythmée d’un titre, un mode « intimité » pour un style plus posé, etc. Un procédé qui pourrait bien intéresser le monde de la publicité, du marketing, du jeu vidéo et même de la production audiovisuelle avide de musique « au kilomètre ».

Si la technologie de Musinaut est révolutionnaire, son modèle économique reste classique. En tant que société de technologies, Musinaut assoiera son chiffre d'affaires sur la vente de licences pour exploiter son format. s’appuie essentiellement sur la vente de licences. « Nous avons initialisé les discussions avec les opérateurs et les constructeurs de mobiles, notamment de plus petite taille [que les ténors du secteur] en recherche de services différenciant », évoque Thomas Decieux. Les plates-formes en ligne sont également dans la boucle des discussions. Mais faute d'accord signé, le responsable des ventes ne dévoilera pas le nom des éventuels futurs partenaires. Quant au MXP4 Creator, les téléchargements s'élèveraient à « quelques milliers » deux jours après le lancement du format. Une nouvelle dimension de la création musicale est-elle en train de naître?

Philippe Ulrich : « La loi Création et Internet est débile »

Quand on demande à Philippe Ulrich ce qu'il pense du projet de loi Création et Internet (également appelé Hadopi) née des accords Olivennes de lutte contre le téléchargement illégal, l'entrepreneur prend son temps avant de répondre. Le sujet est pour le moins sensible. D'ailleurs, le visionnaire préfère préciser que ses propos n'engagent que lui et pas la société qu'il a créé. « En tant que producteur de musique, je comprends les artistes. Si l'interactivité et le mode d'écoute en streaming [difficile à pirater, ndlr] peut enrayer le piratage, tant mieux. » Mais la création du MXP4 n'a pas été motivée par la lutte contre le piratage, soutient-il. « 99,99 % des MP3 en ligne sont accessibles gratuitement, partout. » Selon lui, aucune loi ne pourra lutter contre « l'ubiquité des fichiers numériques dans le temps. C'est débile. » En revanche, il est convaincu que, prêts à payer leur place de concert (parfois très cher), « les gens ne sont pas fâchés avec le paiement ». Il s'agit alors de recréer de la valeur autour des chansons et du travail des artistes. « Il y a plein de choses à faire pour créer une véritable économie autour de son art avec les fans ». Rapprocher l'artiste du mélomane en lui offrant la possibilité de personnaliser son écoute en est une. Du coup, le MXP4 pourrait bien, à son échelle, lutter contre le téléchargement illégal.